Entreprise étrangère : la décennale française est-elle obligatoire ?
Sommaire Le principe de territorialité
L’essentiel
Oui. Une entreprise étrangère qui réalise des travaux de construction en France doit souscrire une assurance décennale conforme au droit français (art. L241-1 du Code des assurances). La loi française s’applique au lieu de situation de l’ouvrage, quelle que soit la nationalité du constructeur. L’assurance du pays d’origine, calée sur un régime différent de l’article 1792 du Code civil, ne suffit pas.
Rédigé par Sami Hami · Courtier ORIAS n° 22001730 · Vérifié le 4 juillet 2026
Une entreprise étrangère qui intervient sur un chantier en France est-elle soumise à la décennale française ? La réponse est oui, sans exception : dès lors que l’ouvrage est situé sur le territoire français, la loi de police française s’impose, y compris à un artisan portugais, belge, polonais ou allemand. La libre prestation de services au sein de l’Union européenne ne dispense pas de l’obligation d’assurance décennale prévue par la loi Spinetta.
Cette règle surprend beaucoup d’entreprises étrangères convaincues que leur police d’origine « voyage » avec elles. En réalité, les régimes de responsabilité varient fortement d’un pays à l’autre, et rares sont ceux qui reproduisent la garantie décennale française. Ce guide fait le point sur le principe de territorialité, les limites de l’assurance étrangère, l’attestation conforme au droit français et les cas de détachement et de sous-traitance.
Le principe de territorialité
La règle est simple : c’est le lieu de l’ouvrage qui détermine la loi applicable, pas le siège de l’entreprise. Un chantier situé en France relève du droit français de la construction, même si l’entreprise qui le réalise est immatriculée à l’étranger et n’y a aucun établissement stable.
Cette territorialité découle du statut de loi de police reconnu aux dispositions d’ordre public de l’assurance construction. Le règlement européen « Rome I » (n° 593/2008) permet à chaque État d’imposer ses lois de police impératives, et la Cour de cassation considère les articles 1792 et suivants du Code civil et L241-1 du Code des assurances comme telles. Concrètement :
- La responsabilité décennale de l’article 1792 s’applique à toute personne liée au maître d’ouvrage par un contrat de louage d’ouvrage, quelle que soit sa nationalité ;
- L'obligation d’assurance de l’article L241-1 vise « toute personne » exerçant une activité de construction en France ;
- La libre prestation de services (directive services 2006/123/CE) autorise l’entreprise étrangère à travailler en France, mais ne la dispense pas des obligations d’ordre public locales.
Autrement dit, un artisan établi hors de France peut parfaitement décrocher un chantier français : il en a le droit. Mais il doit alors respecter la même obligation d’assurance qu’une entreprise française, sous peine des mêmes sanctions.
Pourquoi l'assurance du pays d'origine ne suffit pas
C’est l’erreur la plus fréquente : penser qu’une police souscrite en Belgique, au Portugal ou en Espagne couvre automatiquement un chantier français. Or la garantie décennale à la française est une quasi-exception européenne. La plupart des pays voisins fonctionnent sur un régime de responsabilité contractuelle de droit commun, avec des durées, des seuils et des mécanismes très différents.
Trois écarts rendent l’assurance étrangère inopérante en France :
- Le périmètre couvert. Peu de polices étrangères reprennent la définition française du dommage « compromettant la solidité de l’ouvrage ou le rendant impropre à sa destination » (art. 1792). Le sinistre indemnisable en France peut ne pas l’être ailleurs.
- La durée. La garantie française court dix ans à compter de la réception. D’autres pays retiennent des délais plus courts ou un point de départ différent.
- La territorialité du contrat. Une police étrangère limite souvent sa couverture au territoire national d’émission. Un chantier en France sort alors du périmètre garanti.
Le maître d’ouvrage français, lui, exigera une attestation intelligible et conforme à son droit. Une attestation rédigée en langue étrangère, référençant des textes non français, ne le rassure pas et ne le protège pas : en cas de sinistre décennal, il pourrait se retrouver sans indemnisation effective. C’est pourquoi la solution la plus sûre reste de souscrire une décennale de droit français, adossée aux articles 1792 et suivants du Code civil.
L'attestation conforme au droit français
Pour intervenir sereinement en France, l’entreprise étrangère doit produire une attestation d’assurance décennale conforme au droit français, c’est-à-dire une attestation qui répond aux exigences du modèle réglementaire annexé à l’article A243-1 et à l’annexe I de l’article A243-3 du Code des assurances.
Cette attestation doit notamment préciser :
| Mention | Contenu attendu |
|---|---|
| Assuré | Raison sociale et adresse de l’entreprise étrangère |
| Activités garanties | Nature exacte des travaux (maçonnerie, couverture, électricité…) couverts en France |
| Nature de la garantie | Responsabilité décennale au sens des articles 1792 et suivants du Code civil |
| Territorialité | Couverture expresse des chantiers situés en France (métropole / DOM le cas échéant) |
| Période de validité | Dates d’effet et d’échéance couvrant l’ouverture du chantier |
| Montant et franchises | Plafonds et franchises applicables |
Deux voies existent pour obtenir une couverture valable :
- Une extension de la police d’origine intégrant expressément la France et le régime décennal français. En pratique, peu d’assureurs étrangers acceptent ou savent le faire correctement.
- Une police décennale souscrite auprès d’un intermédiaire français, calée sur les articles 1792 et suivants. C’est la solution la plus lisible pour le maître d’ouvrage et la plus solide en cas de sinistre.
Chez Batirio, une entreprise étrangère peut souscrire une décennale de droit français avec une attestation reprenant précisément les activités déclarées et la couverture territoriale, gage de sécurité pour le donneur d’ordre.
Détachement et sous-traitance
L’entreprise étrangère intervient rarement seule et « en direct ». Deux situations se croisent souvent sur le terrain : le détachement de salariés et la sous-traitance. Elles ne modifient pas l’obligation d’assurance décennale, mais elles ajoutent des obligations connexes.
Le détachement de salariés. Une entreprise établie dans l’UE peut détacher ses salariés sur un chantier en France dans le cadre d’une prestation de services (directive 96/71/CE révisée). Ce détachement impose une déclaration préalable via le téléservice SIPSI et le respect du « noyau dur » du droit du travail français (salaire minimum, durée du travail, sécurité). Mais le détachement concerne les conditions de travail : il ne remplace en rien l’obligation d’assurance construction, qui reste due.
La sous-traitance. Lorsqu’une entreprise étrangère intervient comme sous-traitant, sa responsabilité décennale peut être recherchée par l’entreprise principale au titre de l’action récursoire, ou directement selon les cas. Le donneur d’ordre a donc tout intérêt à réclamer l’attestation décennale de chaque sous-traitant étranger, exactement comme pour un sous-traitant français.
- Le maître d’ouvrage ou l’entreprise principale doit vérifier l’attestation avant le démarrage des travaux ;
- Une activité non listée sur l’attestation n’est pas couverte : un sous-traitant étranger déclaré en maçonnerie n’est pas garanti s’il réalise de l’étanchéité ;
- Sans décennale valable, le sous-traitant étranger engage sa responsabilité personnelle, souvent illusoire à recouvrer une fois le chantier terminé et l’entreprise repartie.
En résumé, détachement et sous-traitance rendent d’autant plus indispensable une décennale de droit français : c’est la seule garantie réellement mobilisable devant un tribunal français en cas de désordre décennal.
Questions fréquentes
Oui. Dès que l’ouvrage est situé en France, la loi française s’applique comme loi de police. L’obligation d’assurance décennale de l’article L241-1 du Code des assurances vise toute personne qui construit en France, quelle que soit sa nationalité ou son pays d’établissement.
En principe non. La plupart des polices étrangères sont calées sur le droit de leur pays et limitées à leur territoire. Elles ne reprennent pas la définition, la durée ni le régime de l’article 1792 du Code civil. Il faut une couverture de droit français ou une extension expresse à la France.
Les mêmes sanctions qu’une entreprise française : le défaut d’assurance décennale est une infraction pénale (jusqu’à 75 000 € d’amende et six mois d’emprisonnement, art. L243-3 du Code des assurances), sans compter la responsabilité personnelle sur ses biens en cas de sinistre décennal.
Non. La libre prestation de services autorise l’entreprise européenne à travailler en France, mais ne l’exonère pas des lois de police d’ordre public locales, dont l’assurance construction. Elle peut travailler ici, à condition d’être assurée selon le droit français.
Non. Le détachement (déclaration SIPSI, respect du noyau dur du droit du travail) concerne les conditions d’emploi des salariés. Il est totalement distinct de l’assurance décennale, qui reste obligatoire pour l’ouvrage réalisé.
Réclamez une attestation conforme au droit français, en cours de validité, mentionnant expressément la France et listant précisément les activités réalisées. Une activité non déclarée n’est pas garantie, et une attestation étrangère non traduisible en régime décennal français ne protège pas le donneur d’ordre.
Sources : Article L241-1 du Code des assurances — Legifrance ; Article 1792 du Code civil — Legifrance ; Article L243-3 du Code des assurances (sanctions) — Legifrance ; Règlement (CE) n° 593/2008 « Rome I » (lois de police) — EUR-Lex ; Assurance décennale du constructeur — service-public.fr ; Déclaration de détachement SIPSI — ministère du Travail (consulté le 2026-07-04).
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