Faute dolosive et décennale : quand la garantie de l'assureur tombe
Sommaire La notion de dol : de quoi parle-t-on ?
L’essentiel
La faute dolosive fait tomber la garantie décennale de l’assureur : celui-ci ne couvre pas les sinistres résultant d’une faute intentionnelle ou dolosive de l’assuré (art. L113-1 du Code des assurances). Il s’agit d’un manquement délibéré, en conscience du risque quasi certain de dommage. La responsabilité décennale du constructeur (art. 1792 du Code civil), elle, reste engagée : il devra indemniser sur ses fonds propres.
Rédigé par Sami Hami · Courtier ORIAS n° 22001730 · Vérifié le 4 juillet 2026
La faute dolosive et la décennale forment l’un des points les plus mal compris de l’assurance construction. Beaucoup d’artisans croient leur assurance responsabilité civile décennale infaillible. Elle a pourtant une limite nette : lorsqu’un manquement est délibéré, l’assureur peut légalement refuser sa garantie. Le constructeur reste alors seul face au coût de la réparation.
Depuis la loi Spinetta de 1978, le constructeur est présumé responsable pendant dix ans des dommages qui compromettent la solidité de l’ouvrage ou le rendent impropre à sa destination. Mais l’article L113-1 du Code des assurances exclut de toute garantie les sinistres nés d’une faute intentionnelle ou dolosive. Ce guide, rédigé par un courtier spécialisé en assurance construction, explique la notion de dol, le mécanisme de l’exclusion, ce que retient la jurisprudence de la Cour de cassation et les conséquences très concrètes pour l’entreprise du bâtiment.
La notion de dol : de quoi parle-t-on ?
Le mot « dol » vient du latin dolus : la tromperie, la ruse. En droit de l’assurance, la faute dolosive ne se réduit pas à la volonté de nuire. Elle désigne un comportement de l’assuré qui, sans nécessairement vouloir le dommage, en accepte sciemment la survenue quasi certaine.
Il faut distinguer plusieurs degrés de faute :
- La faute simple ou de négligence : une erreur, une maladresse, un défaut d’attention. Elle reste couverte par la décennale — c’est même sa raison d’être.
- La faute intentionnelle : l’assuré a voulu à la fois l’acte et le dommage. Rare en construction.
- La faute dolosive : l’assuré manque délibérément à ses obligations, en pleine conscience du risque de dommage qu’il rend quasi inévitable, même s’il n’en souhaitait pas la réalisation.
C’est cette dernière catégorie qui pose problème sur les chantiers. Un artisan qui pose sciemment un carrelage sur un support qu’il sait non conforme, ou qui livre en connaissance de cause un ouvrage affecté d’un vice qu’il a caché, commet une faute dolosive. La conscience du caractère inéluctable du dommage est le cœur de la notion.
L'exclusion de garantie : ce que dit le Code des assurances
Le fondement légal est l’article L113-1 du Code des assurances, alinéa 2 : « l’assureur ne répond pas des pertes et dommages provenant d’une faute intentionnelle ou dolosive de l’assuré ». Cette exclusion est d’ordre public : aucune clause de contrat ne peut la neutraliser, et l’assureur ne peut pas non plus être contraint de garantir un tel sinistre.
Il faut bien comprendre l’articulation entre deux plans distincts :
- La responsabilité décennale du constructeur (art. 1792 du Code civil) reste entière. Le dol n’efface pas la responsabilité envers le maître d’ouvrage.
- La garantie de l’assureur (art. L241-1 du Code des assurances), elle, tombe. L’assureur, légalement, n’a pas à payer un sinistre né d’une faute dolosive.
Concrètement, le maître d’ouvrage victime peut toujours engager la responsabilité du constructeur et obtenir sa condamnation. Mais si le juge retient une faute dolosive, l’assureur décennale sort du jeu : le constructeur devra indemniser sur ses fonds propres. C’est là toute la brutalité du mécanisme.
Deux réserves protectrices existent pour le tiers lésé. D’une part, l’assureur qui invoque l’exclusion doit la prouver. D’autre part, dans certains montages (notamment l’assurance dommages-ouvrage), l’assureur préfinance puis se retourne, par un recours subrogatoire, contre l’auteur du dol — ce qui reporte finalement la charge sur le constructeur fautif.
Ce que retient la jurisprudence
La Cour de cassation a fait évoluer sa définition de la faute dolosive, en la détachant progressivement de la faute intentionnelle. Plusieurs principes se dégagent d’une jurisprudence désormais bien établie :
- La faute dolosive n’exige pas la volonté de causer le dommage. Il suffit que l’assuré ait, par un manquement délibéré à ses obligations, conscience du caractère inéluctable des conséquences dommageables. La 3e chambre civile a consacré cette lecture large en matière de construction.
- Le simple non-respect des règles de l’art ou des DTU ne suffit pas : il faut un manquement conscient et volontaire, pas une simple imprudence ou incompétence.
- La charge de la preuve pèse sur l'assureur, qui doit démontrer à la fois le manquement délibéré et la conscience du risque quasi certain.
Des exemples récurrents ont été jugés dolosifs : poursuivre un chantier malgré des réserves techniques connues, dissimuler un vice au maître d’ouvrage, réaliser des travaux hors de son domaine de compétence déclaré en sachant le résultat compromis, ou ignorer sciemment une étude de sol défavorable. À l’inverse, une erreur de calcul, un défaut de surveillance ou une malfaçon involontaire restent dans le champ de la garantie décennale ordinaire.
Deux notions structurent l’appréciation du juge. La conscience du dommage : l’assuré savait, ou ne pouvait ignorer, que son comportement rendait le sinistre quasi certain. Et le caractère délibéré : il a choisi d’agir ainsi, en connaissance de cause. C’est la réunion de ces deux éléments qui fait basculer une malfaçon vers la faute dolosive et fait tomber la garantie.
Les conséquences pour l'artisan
Pour l’entreprise du bâtiment, l’enjeu est majeur. Une faute dolosive retenue par le juge transforme un sinistre assuré en dette personnelle. Le tableau ci-dessous résume la différence de traitement selon la nature de la faute.
| Nature de la faute | Responsabilité décennale du constructeur | Garantie de l’assureur RC décennale | Qui paie ? |
|---|---|---|---|
| Faute simple / négligence (malfaçon involontaire) | Engagée | Acquise | L’assureur |
| Faute dolosive (manquement délibéré, dommage quasi certain) | Engagée | Exclue (art. L113-1) | Le constructeur, sur ses fonds propres |
| Faute intentionnelle (acte et dommage voulus) | Engagée | Exclue (art. L113-1) | Le constructeur, sur ses fonds propres |
Les conséquences pratiques d’un dol retenu sont lourdes :
- Indemnisation personnelle : le constructeur avance et supporte définitivement le coût des réparations, qui peut atteindre des dizaines de milliers d’euros sur un désordre structurel.
- Recours subrogatoire : si une dommages-ouvrage a préfinancé les travaux, son assureur se retourne contre l’auteur du dol pour récupérer les sommes versées.
- Risque pour la pérennité de l’entreprise : une condamnation non couverte peut, à elle seule, mettre en péril une petite structure ou un artisan en nom propre.
- Effet sur l’assurabilité future : un antécédent de sinistre lié à un dol pèse lourd lors du renouvellement ou de la recherche d’un nouvel assureur.
Comment se prémunir ? La meilleure protection n’est pas assurantielle mais professionnelle : ne jamais poursuivre un chantier dont on connaît le vice, respecter son domaine d’activité déclaré, alerter et réserver par écrit dès qu’un doute technique apparaît, et conserver les preuves de ces alertes. Un artisan qui documente ses réserves et refuse de couvrir un défaut connu se protège autant qu’il protège son client.
Il faut aussi rappeler une évidence utile : la garantie décennale couvre l’immense majorité des sinistres, y compris des malfaçons graves, dès lors qu’elles restent involontaires. La faute dolosive est une exception, appréciée strictement par les juges. Souscrire une assurance responsabilité civile décennale adaptée à son activité réelle reste donc la première ligne de défense — l’exclusion pour dol ne concerne que les manquements délibérés, jamais l’erreur de bonne foi.
Questions fréquentes
Oui, mais uniquement la garantie de l’assureur. L’article L113-1 du Code des assurances exclut les sinistres nés d’une faute intentionnelle ou dolosive. La responsabilité décennale du constructeur (art. 1792 du Code civil) reste engagée : il devra indemniser sur ses fonds propres.
La faute intentionnelle suppose la volonté de causer le dommage. La faute dolosive n’exige pas cette volonté : il suffit d’un manquement délibéré à ses obligations, en conscience du caractère quasi certain du dommage. Les deux sont exclues de la garantie.
Non. Une malfaçon involontaire, une négligence ou une erreur de bonne foi restent couvertes par la décennale. Il faut un manquement conscient et volontaire, avec conscience du risque quasi inévitable de dommage, pour que le dol soit retenu.
C’est l’assureur qui invoque l’exclusion et doit la prouver. Il lui appartient de démontrer le manquement délibéré de l’assuré et sa conscience du caractère quasi certain du dommage, ce que les juges apprécient strictement.
Le maître d’ouvrage conserve son recours contre le constructeur, dont la responsabilité décennale reste engagée. Si une assurance dommages-ouvrage a été souscrite, elle préfinance les réparations puis exerce un recours subrogatoire contre l’auteur du dol.
En ne poursuivant jamais un chantier dont il connaît le vice, en respectant son domaine d’activité déclaré, et en formulant ses réserves techniques par écrit dès qu’un doute apparaît. Documenter ses alertes protège l’entreprise autant que son client.
Sources : Code des assurances, art. L113-1 (faute intentionnelle ou dolosive), art. L241-1 (obligation d’assurance décennale) ; Code civil, art. 1792 (responsabilité décennale) ; service-public.fr — Garanties de construction (consultés le 2026-07-04). Cet article a une vocation informative et ne constitue pas un conseil juridique individualisé.
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